Retraites : la Cour des comptes sonne l’alarme sur des déficits croissants

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Le rapport que la Cour des comptes vient de transmettre au Premier ministre ne laisse guère de place au doute : sauf réformes d’ampleur, le système de retraites français devrait voir ses déficits se creuser de manière continue au cours des deux décennies à venir. 

 

Un constat en ligne avec les alertes déjà formulées par le Conseil d’orientation des retraites (COR), mais qui prend toute son importance alors que l’exécutif entend rouvrir la discussion avec les partenaires sociaux.

 

Des pertes estimées à 30 milliards d’euros en 2045
Selon la Cour, le système de retraites pourrait connaître un déficit de 6,6 milliards d’euros dès cette année, pour grimper à 15 milliards en 2035, puis 30 milliards d’ici à 2045. Ces projections, quoique pessimistes, ne surprennent pas si l’on en croit les estimations du COR : celui-ci tablait déjà sur un « trou » de 6,1 milliards aujourd’hui et un déséquilibre compris entre 10 et 15 milliards en 2030.
Ce constat ne se limite pas aux régimes les plus fragiles : il touche l’ensemble du modèle, avec des conséquences financières susceptibles de s’alourdir si aucune décision structurante n’est prise pour enrayer la tendance.

 

L’impact d’un éventuel report de l’âge légal
Parmi les leviers simulés par la Cour, le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite joue un rôle déterminant. Les experts estiment qu’un passage de 62 à 64 ans générerait environ 10 milliards d’euros d’économies en 2030, même si l’effet « positif » s’atténuerait après 2040, compte tenu du prolongement naturel de l’espérance de vie.
 

En revanche, la Cour pointe que maintenir un âge légal intermédiaire à 63 ans alourdirait au contraire le déficit : celui-ci s’accroîtrait de 4,3 milliards à l’horizon 2045. À l’inverse, un report à 65 ans renforcerait l’assainissement budgétaire en prévoyant un gain potentiel de 8,4 milliards d’euros à la même échéance.

 

Une hausse des cotisations : solution ou risque pour l’économie ?
Pour améliorer le financement des retraites, la Cour envisage également l’option d’un relèvement des taux de cotisations. Chaque point supplémentaire rapporterait entre 4,8 et 7,6 milliards d’euros, selon la part salariale ou patronale concernée et la catégorie de salaires visée (l’ensemble des revenus ou seulement ceux qui dépassent le plafond de la Sécurité sociale).
 

Toutefois, les sages de la rue Cambon mettent en garde : un alourdissement des charges sociales pourrait peser sur la compétitivité des entreprises et gripper la dynamique économique. Autrement dit, ce levier, souvent évoqué pour rétablir l’équilibre, doit être manié avec précaution.
 

Des situations disparates selon les régimes
Le rapport rappelle aussi que tous les régimes ne naviguent pas dans la même situation financière. Les caisses des professions libérales ou des avocats affichent actuellement un solde qualifié de « favorable ». Au contraire, le régime général et celui des salariés agricoles font figure de lanternes rouges, dans un état jugé « précaire » : ils pourraient donc être les premiers à pâtir d’une aggravation des déficits.
De manière globale, la Cour souligne que les dépenses consacrées aux retraites représentent 13,8 % du produit intérieur brut (PIB) français. Si le système est encore à peu près à l’équilibre sur 2023, la tendance à moyen et long terme reste préoccupante.
 

Pourquoi ce rapport, et pourquoi maintenant ?
Le Premier ministre a sollicité la Cour des comptes pour éclairer les débats avec les partenaires sociaux autour du financement des retraites. Dans un contexte où l’opinion publique demeure sensible à la question de l’âge légal et à la possibilité d’accroître les cotisations, l’exécutif dispose désormais d’éléments chiffrés complémentaires. Ces données viennent étayer la réflexion et devraient servir de base à d’éventuelles négociations.
Cependant, l’exposé des scénarios de la Cour est sans ambiguïté : repousser l’âge de départ permet de ralentir la progression des déficits, tandis qu’abaisser ou maintenir l’âge actuel ne ferait qu’accentuer le déséquilibre à l’horizon de 2035-2045.
 

L’effet de l’espérance de vie en filigrane
L’un des facteurs-clés mis en avant par la Cour réside dans l’allongement de l’espérance de vie. Si la hausse de l’âge légal peut produire un bénéfice budgétaire à court terme, la prolongation de la durée de vie dilue peu à peu cet avantage. Ainsi, la contrainte démographique n’est pas seulement liée au vieillissement de la population active : elle implique également un allongement de la période pendant laquelle les pensions sont versées.
C’est pourquoi les simulations montrent une atténuation progressive de l’impact du relèvement de l’âge de départ, passée la date de 2040.
 

Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?
Au vu des conclusions, plusieurs options restent sur la table pour le gouvernement :
1. Reporter plus nettement l’âge de départ : Gagner un à trois ans de plus réduirait drastiquement la masse globale à financer.
2. Augmenter les cotisations : Au risque de grever le pouvoir d’achat et la compétitivité, cette solution contribuerait néanmoins à un équilibre plus rapide.
3. Reconsidérer certains dispositifs spécifiques : Les régimes spéciaux, l’âge de départ des catégories actives ou encore l’harmonisation des règles entre secteurs figurent souvent dans les discussions.
4. Réorganiser la durée de cotisation : Jouer sur le nombre de trimestres requis peut aussi modifier l’équation, bien que cet aspect ne soit pas au cœur du rapport actuel.
 

Reste que, quelle que soit la voie retenue, les chiffres avancés par la Cour des comptes indiquent qu’aucune option n’est indolore : si le souhait est de maintenir un niveau de pension satisfaisant pour tous, il faudra tôt ou tard trouver un compromis entre allongement de la durée d’activité, hausse des prélèvements ou aménagement d’autres dépenses publiques.

 

Un rapport destiné à éclairer, mais pas à trancher
En fin de compte, la Cour des comptes ne fait que livrer une photographie de la situation et projeter divers scénarios. Les décisions politiques reviennent à l’exécutif et au législateur, qui devront composer avec les partenaires sociaux et l’opinion publique, souvent rétive à l’idée d’un nouveau report de l’âge légal. Le défi est de taille : comment préserver le pouvoir d’achat des retraités, maintenir l’équité entre générations et garantir la viabilité financière du système, le tout sans trop peser sur la croissance ?
 

Les prochaines discussions s’annoncent aussi délicates qu’essentielles, car elles engageront la société française pour les années, voire les décennies à venir. À ce stade, nul ne sait encore quel cocktail de mesures sera retenu, mais une chose est sûre : la facture risque d’être salée si aucun arbitrage n’est trouvé.